"Doper la recherche dans les écoles de travail social"

"Doper la recherche dans les écoles de travail social"

Le dossier de TSA sur les formations sociales [1] soulevait la question de la place de la recherche. Président de l'association des chercheurs des organismes de la formation et de l'intervention sociales (Acofis), Manuel Boucher explique pourquoi le rapprochement avec l'université serait périlleux et pourquoi les écoles doivent s'entourer de centres de recherche reconnus.
Comment réagissez-vous à la volonté de l'Unaforis [2] de mettre en place des Hautes écoles professionnelles pour l'action sociale (Hepas) ?

Pour comprendre notre position, il faut revenir sur les raisons qui nous ont conduit en 2006 à créer l'Acofis. Notre objectif est de développer la recherche dans le champ social. Il faut pour cela que la construction d'un savoir scientifique à partir du champ social soit reconnue comme légitime. Conséquence directe : il faut faire exister dans les instituts de formation du travail social des espaces où peut s'effectuer la production d'un travail de recherche. Actuellement, sur le territoire français, il n'existe pas plus de cinq centres de recherche dans le travail social dignes de ce nom, c'est-à-dire reconnus par la communauté scientifique pour la qualité de leurs travaux. Cette possibilité de produire et de diffuser des travaux de recherche est, selon nous, une condition de reconnaissance pour les instituts de formation.


Justement, la volonté de constituer des Hepas est justifiée, entre autres, par le souci de développer la recherche au sein des écoles. Vous devez être satisfaits…

Oui, tout à fait, nous soutenons pleinement ce projet. Mais l'idée selon laquelle il est légitime de produire de la recherche scientifique sur le champ social a été difficile à imposer. Nous nous sommes opposés à un courant, influent dans le travail social et porté par des personnalités fortes, pour qui il était possible de conduire de la recherche en travail social, comme si celui-ci constituait une science. Le travail d'ingénierie, d'observation des pratiques, voire d'analyse ou d'évaluation, sans jugement de valeur, ne peut être confondu avec la recherche scientifique développée par les sciences sociales (sociologie, ethnologie, psychologie…).


L'autre option possible serait de fondre les formations en travail social dans le système universitaire. Cela ne serait-il pas profitable à votre projet de valorisation de la recherche ?

Non, nous pensons, au contraire, qu'il faut conserver l'autonomie du champ social, parce que c'est une condition importante pour continuer à faire un lien entre des mondes différents. Il ne s'agit absolument pas de constituer je ne sais quelle tour d'ivoire. En tant que directeur du Laboratoire d'étude et de recherche sociales (Lers) lié à l'IRTS de Haute-Normandie, j'organise régulièrement des séminaires avec des universitaires. Des collaborations sont donc tout à fait possibles, voire souhaitables, avec l'université et les organismes publics de recherche.


Mais pourquoi ne pas aller jusqu'au bout du rapprochement avec l'université ?

Il faut bien voir que le monde universitaire est extrêmement éclaté entre des départements différents, des personnalités. Par manque de temps et/ou de moyens financiers, de nombreux universitaires ne mènent plus aucune recherche. De plus, il existe une marchandisation de la formation et de la recherche avec la part grandissante des financements privés. Veut-on aller vers du moins-disant ? L'université risquerait de former des opérateurs sociaux répondant à des missions techniques alors que la réflexion sur l'éthique, sur les références déontologiques est primordiale. La formation des travailleurs sociaux doit continuer à leur apprendre à s'interroger sur leurs propres pratiques.


Quel regard portez-vous sur la mise en place des pôles-ressources régionaux recherche-formation ?

L'appel à projet lancé en 2008 par la DGCS représente un progrès notoire. L'Etat réimpulse une dynamique de recherche qu'il avait initiée avec la création des IRTS en 1986. Les pôles-ressources permettent de reconnaître aux établissements de formation la possibilité de développer au sein des régions des activités de valorisation de la recherche et de nouer des partenariats avec divers acteurs producteurs de connaissances et d'expérimentations pédagogiques. Mais aussi utiles soient-ils, ces pôles ne peuvent être confondus avec des laboratoires de recherche. Les premiers permettent de coordonner des actions de recherche en lien avec la formation et le milieu professionnel – ce qu'on peut appeler de l'ingénierie sociale – alors que les seconds produisent des connaissances validées par d'autres chercheurs. La régionalisation de la formation en travail social constitue un atout pour construire ce travail de recherche scientifique. Dans mon laboratoire, la Région Haute-Normandie prend en charge le salaire des quatre chercheurs permanents, ce qui nous permet de pouvoir concourir à des appels à projet scientifiques auxquels nous répondons et pour lesquels nous sommes en concurrence avec d'autres chercheurs appartenant, notamment, au CNRS ou à l'université.


Soyons un peu prospectifs… Sur quels enjeux la recherche pourrait-elle se concentrer ?

Deux thèmes me semblent prioritaires pour les années à venir. D'une part, le champ social s'étant extrêmement complexifié et devant faire face à des contraintes budgétaires et politiques de plus en plus lourdes, il faut réfléchir aux moyens de préserver le projet original du travail social : permettre l'émancipation des personnes accompagnées. D'autre part, la recherche doit s'intéresser à la question de la « colonisation » du travail social par des logiques sécuritaires. Par exemple, sur le terrain, du fait de la radicalisation du processus de décentralisation, les élus sont à la fois en charge de la protection de l'enfance et étroitement associés à la définition de la prévention de la délinquance. Pour les travailleurs sociaux, cela devient donc extrêmement compliqué d'articuler des logiques d'action quelquefois contradictoires.

[1] Enquête sur l'avenir des écoles  de formations sociales, parue dans notre tsa mensuel n° 21, lire ici ou consulter, à partir de notre page d'accueil, la revue feuilletable en ligne, p. 17 et suivantes.
[2] Union nationale de formation et de recherche en intervention sociale



Acofis, quésaco ?
Constitué en 2006 afin de promouvoir "la recherche en vue de contribuer à la transformation sociale", l'association des chercheurs des organismes de la formation et de l'intervention sociale regroupe actuellement une bonne vingtaine de membres, officiant dans les IRTS, les écoles de formation mais aussi à l'université. L'Acofis joue le rôle de  lieu d'échanges entre pairs (colloques, séminaires), mais aussi de lobbying auprès des gestionnaires d'organismes de formation ou de la DGCS pour plaider la cause de la recherche. Son président, Manuel Boucher, est docteur en sociologie et auteur de plusieurs ouvrages dont "Guide pédagogique de l'antiracisme en formation sociale" (Vuibert) et "Penser les questions sociales et culturelles contemporaines" (L'Harmattan). Il dirige le laboratoire d'étude et de recherche sociales (Lers) de l'institut du développement social (IRTS de Haute-Normandie).

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