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La petite révolution du "aller vers"

Pendant le débat animé par Didier Dubasque, la Libanaise Maryse Tannous Jomaa prend la parole
A l'occasion de la journée mondiale du travail social, un débat a été organisé à l'Assemblée nationale sur l'enjeu d'une autre posture des professionnels : aller vers. Ce changement renvoie à une démarche qui sort de la bureaucratisation du travail social en privilégiant une approche préventive. Sur le terrain, certains professionnels vont déjà dans cette direction.

Le travail social sortirait-il de l'invisibilité ? Pour la deuxième année consécutive, la journée mondiale du travail social, le 19 mars, a donné lieu en France à un événement officiel, parrainé par l"Assemblée nationale. A l'initiative de la députée Brigitte Bourguignon, présidente de la commission des affaires sociales et du Haut conseil du travail social (HCTS), un après-midi de réflexion a été organisée sous les ors de la République. Le thème ? "L'aller vers, un enjeu de cohésion sociale". 

Armada bureaucratique

Est-ce vraiment nouveau ? Pas vraiment, à en croire le sociologue de la DGCS Cyprien Avenel : "Aller vers renvoie au coeur de métier du travail social." Et pourtant, en dehors de la prévention spécialisée ou des maraudes, nous ne sommes plus habitués à ce positionnement. En cause, l'enfermement dans des logiques institutionnelles et bureaucratiques. "Les institutions ont créé de la distance entre travailleurs sociaux et personnes en grande difficulté", estime Cyprien Avenel. Aujourd'hui, le contexte est singulier avec une frange non négligeable de la population qui n'accède plus aux services et aux prestations (non-recours). Cette situation bouscule singulièrement la conception universelle de la protection sociale. Il faut sortir d'une approche essentiellement curative, mais ce n'est pas simple. Toute une armada bureaucratique s'est mise en place, si bien que les professionnels "passent plus de temps à gérer la complexité bureaucratique qu'à être avec les autres." 

Se tourner vers le territoire

Alors que recouvre exactement cette notion d'"aller vers" ? Selon Cyprien Avenel, il faut cumuler deux dimensions : avoir une mobilité physique et adopter une posture relationnelle sans émettre de jugement sur la personne. Le défi est compliqué : il faut aller vers la personne même quand elle ne le demande pas, tout en respectant son libre-arbitre. Le "aller vers" conduit à se tourner vers le territoire. Le terme n'est pas employé, mais on s'inscrit dans une démarche de développement social. Cette petite révolution du travail social suppose de vrais changements en termes de formation des professionnels et d'organisation interne. Attention, avertit Cyprien Avenel, à "ne pas faire reposer l'ensemble du système sur les seuls travailleurs sociaux".

Equipe juridique mobile...

Sur le terrain, les initiatives se multiplient pour mettre en musique le "aller vers". A Grenoble, la mairie et le CCAS ont mis en place une équipe juridique mobile (lire également notre article) pour faire respecter le droit au logement et à l'hébergement (Dalo et Daho). Elle comprend deux juristes, une écrivain publique, une travailleuse sociale et une travailleuse pair, bénéficiant du soutien de la Fondation Abbé Pierre et de l'ordre des avocats. Cette équipe a pour mission d'aller jusqu'à la production de contentieux.

... Ehpad à domicile...

En région parisienne, la Croix rouge a mis en place un Ehpad à domicile. Il s'agit de répondre au souhait de 90 % des personnes âgées de rester à leur domicile en organisant des services de maintien à domicile. Il faut donc qu'une intervention au domicile de la personne soit possible 24 h sur 24. L'expérimentation concerne une vingtaine de personnes. L'Ehpad réserve trois lits pour de l'accueil passager.

... et Promeneurs du Net

Autre initiative : les Promeneurs du Net (lire notre reportage). Par une immersion dans l'univers du numérique, des travailleurs sociaux essayent de toucher des nouveaux publics présents sur les réseaux sociaux et les ramener vers "la vraie vie". En Seine-Saint-Denis, l'expérience conduite depuis 2017 a permis de toucher 800 jeunes.

Une philosophie d'action, pas un dispositif

Pour autant, cette notion d'aller vers ne va pas de soi. Carole Le Floch, membre du Haut conseil du travail social au titre des personnes accompagnées, demande aux travailleurs sociaux comment ils vont mettre en pratique cette nouvelle démarche. "Avant d'aller vers, avertit-elle, réfléchissez bien à ce que vous allez proposer. Parfois, nous n'en voulons pas de vos aides sociales." Vice-présidente du HCTS, Marie-Paule Cols espère que "le aller vers ne va pas être un dispositif de plus, mais rester une philosophie d'action". 

Transformation sociale

Président du comité régional du travail social en Bretagne, Roland Janvier estime nécessaire de "remettre en cause le temps des institutions." Pour lui, la mise en oeuvre de cette notion renvoie à des changements professionnels, mais aussi à une transformation sociale pour "aller vers une société plus juste, plus équitable, plus bienveillante."

Etre présent à l'autre, y compris à l'inattendu

Cela renvoie aux propos de l'invitée libanaise Maryse Tannous Jomaa, vice-présidente de l'association internationale pour la formation, la recherche et l'intervention sociale (Aifris). "Le travail social est un métier qui fabrique de l'humanité", dit-elle. Elle estime que le but du travail social, c'est de "changer une réalité indésirable". L'un des défis qu'elle relève pour le travail social est de "sortir de l'entre soi pour explorer d'autres cultures, d'autres façons de penser." Ce que François Roche, coordinateur de la commission éthique et déontologie du travail social du HCTS, disait autrement : "Aller vers, c'est être présent à l'autre, y compris à l'inattendu."    

Noël Bouttier
Ecrit par
Noël Bouttier